Le tilleul du général Pau
Situé à l’arrière de la place Saint-Denis, là où se déroulait autrefois la vente du gros bétail, le tilleul du général Paul Pau (1848-1932) se dresse tel un monument commémoratif, faisant écho au monument à l’abbé Bovet qu’il côtoie. Cet arbre rappelle l’engagement important des Gruériennes et des Gruériens dans l’accueil des prisonniers de guerre blessés français et belges durant la Première Guerre mondiale (1914-1918).
Dès 1916, la Suisse neutre accepte d’accueillir des prisonniers de guerre malades ou blessés pour soulager les camps de détention. Les Allemands et les Autrichiens seront stationnés essentiellement dans les cantons de Berne et des Grisons. Au total, plus de 67 000 personnes trouvent asile et protection en Suisse. La Gruyère devient aussi une terre d'accueil temporaire privilégiée, notamment pour les Belges et les Français. Ces hommes passent de l'enfer des tranchées et des zones de combat à ce que beaucoup décrivent comme une « prison dorée ». À Bulle, ils sont logés principalement à l’Hôtel des Alpes et à l’Hôtel de Ville. Ils y retrouvent un confort oublié et une liberté surveillée qui leur permet de s'intégrer à la vie locale.
Le 12 juin 1917, la ville de Bulle est marquée par un événement d'une portée symbolique majeure : la visite du général français Paul Pau. Ancien combattant de la guerre de 1870, amputé d’un bras, le général entreprend une tournée des sites suisses accueillant ses compatriotes. Ce passage laisse une empreinte durable, gravée sur le tilleul de la place : « Arbre du général Pau, 12 juin 1917 ».
Lors de son arrivée, le général est accueilli par une foule enthousiaste. Un banquet officiel est organisé, réunissant les figures marquantes de la région. Parmi elles, Alexandre Cailler, conseiller national et directeur de la chocolaterie de Broc, joue un rôle clé. Sa présence symbolise l'union entre la Berne fédérale et la Gruyère économique, qui a largement contribué à l'effort humanitaire. À ses côtés figurent le préfet Pierre Gaudard (1870-1934), le syndic Lucien Despond (1869-1951), le président de la Société française de Bulle, Ferdinand Truffat (1866-1939), ainsi que les professeurs Garriel et Girardin de l’Université de Fribourg.
L'émotion de cette journée est particulièrement palpable dans les écrits de Rodolphe Bochud, curé de Neirivue. Dans son journal, il immortalise l'instant où la solennité militaire cède le pas aux attentions sympathiques :
« Le général se dirigea vers les internés en passant devant un groupe d’enfants costumés en armaillis qui lui présentèrent deux bouquets en s’écriant : "Au vaillant défenseur de la France, les petits armaillis de Neirivue souhaitent une chaleureuse bienvenue. Vive la France !" Le général toucha le front de chacun, et déposa un baiser sur celui des porteurs de bouquets, puis, passant devant chaque interné, il lui adressa quelques paroles en lui serrant la main. »
Avant de repartir, le général laisse derrière lui une impression indélébile et le curé Bochud note avoir saisi deux clichés de cette scène, précieux témoignages visuels d'une ferveur partagée. Un tel enthousiasme populaire pour la venue du général Pau s’explique aussi par la polarisation de l’opinion suisse durant la Première Guerre mondiale. C’est ce que les historiens appellent « le fossé moral », soit un profond clivage d’opinion entre les Suisses alémaniques, majoritairement favorables aux Empires centraux (Allemagne et Autriche-Hongrie), et les Suisses romands, majoritairement favorables aux Alliés (France, Angleterre et Russie).
Le général Pau profite de ce passage à Bulle pour exprimer personnellement sa reconnaissance à Cécile Despond (1869-1936), épouse du syndic. Il salue l’attention « maternelle » qu’elle porte
aux internés, un dévouement qui mènera, deux ans plus tard, en 1919, à la fondation de la section gruérienne de la Croix-Rouge.
Information
Musée gruérien
Rue de la Condémine 25
1630 Bulle
La Gruyère Tourisme
Centre commercial Velâdzo (rez inférieur)
Place de la Gare 3
1630 Bulle







